Kaboul / Islamabad — La crise entre le Pakistan et les autorités talibanes afghanes a franchi un seuil inédit. Le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Khawaja Asie, a déclaré qu’une « guerre ouverte » était désormais engagée entre les deux voisins, après des frappes aériennes pakistanaises visant la capitale afghane, Kaboul, ainsi que Kandahar, bastion historique des talibans.
« Notre patience a atteint ses limites. C’est désormais une guerre ouverte entre nous et vous. Elle sera violente », a-t-il écrit sur le réseau social X, quelques heures après les bombardements.
Ces frappes interviennent à la suite d’affrontements à la frontière, où des forces afghanes auraient attaqué des positions pakistanaises. Le gouvernement taliban présente ces actions comme des représailles à des frappes précédentes menées par Islamabad.
Une escalade amorcée depuis 2021
Depuis la prise de pouvoir des talibans à Kaboul en août 2021, les relations entre les deux pays n’ont cessé de se détériorer. Le Pakistan accuse régulièrement l’Afghanistan d’abriter des groupes armés responsables d’attentats sur son territoire, notamment le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), mouvement insurgé distinct des talibans afghans mais idéologiquement proche.
Islamabad affirme également que la branche régionale du groupe État islamique, Islamic State – Khorasan Province (ISKP), planifie des opérations depuis le sol afghan.
Les autorités pakistanaises imputent aux réseaux liés à ces organisations plusieurs attentats récents, dont une attaque suicide dans une mosquée d’Islamabad, qui a fait des dizaines de morts et de blessés. Selon Islamabad, l’un des auteurs présumés serait un ressortissant afghan une accusation rejetée par Kaboul.
Les talibans nient héberger ou soutenir des groupes visant le Pakistan et dénoncent des « violations répétées » de leur souveraineté.
La ligne Durand, fracture historique
Au-delà des accusations sécuritaires, les tensions s’enracinent dans un contentieux plus ancien : la ligne Durand. Tracée en 1893 par l’administration coloniale britannique, cette frontière sépare aujourd’hui le Pakistan et l’Afghanistan sur plus de 2 600 kilomètres.
Le Pakistan considère cette ligne comme la frontière internationale reconnue. L’Afghanistan, y compris sous le régime taliban, ne l’a jamais officiellement acceptée. Cette contestation nourrit des accrochages réguliers, notamment autour des postes-frontières stratégiques comme Torkham et Spin Boldak.
Les tentatives pakistanaises d’ériger des clôtures le long de la frontière ont été perçues par les talibans comme une provocation.
Un rapport de forces asymétrique
Le Pakistan dispose de l’une des armées les plus puissantes de la région et figure parmi les rares puissances nucléaires du monde musulman. En face, les talibans contrôlent l’appareil d’État afghan mais doivent composer avec une économie exsangue, des sanctions internationales et des divisions internes.
Si l’avantage militaire conventionnel est clairement du côté pakistanais, les talibans disposent d’une longue expérience de la guerre asymétrique et d’une capacité de mobilisation rapide le long des zones tribales frontalières.
Un conflit prolongé risquerait de déstabiliser davantage une région déjà fragile, où circulent armes, combattants et trafics en tout genre.
Des médiations en gestation
Face à la gravité de la situation, plusieurs puissances régionales ont exprimé leur inquiétude. La Chine, la Russie et l’Iran ont proposé leurs bons offices pour éviter un embrasement durable.
La Russie, qui a récemment intensifié ses relations économiques avec Kaboul, redoute une propagation de l’instabilité vers l’Asie centrale. L’Iran, confronté à ses propres tensions sécuritaires, craint l’expansion de groupes affiliés à l’État islamique à ses frontières orientales.
En octobre 2025, la Turquie et le Qatar avaient réussi à négocier un cessez-le-feu temporaire. Mais les violences des dernières semaines montrent que les mécanismes de désescalade restent fragiles.
Un tournant stratégique
Pour de nombreux observateurs, la déclaration de « guerre ouverte » marque un tournant symbolique autant que militaire. Elle traduit l’échec des canaux diplomatiques bilatéraux et la montée d’une logique de confrontation directe.
Reste à savoir si cette escalade débouchera sur un conflit durable ou si les pressions régionales parviendront à contenir les hostilités. Dans une région où les alliances sont mouvantes et les fractures historiques profondes, la marge d’erreur est étroite.
À court terme, la priorité semble être d’éviter un engrenage qui transformerait une série de frappes transfrontalières en conflit régional majeur.


