La conclusion officielle évoquant une « mort naturelle » d’Anicet Ekane, figure historique de l’opposition camerounaise décédée en détention, a provoqué une onde de choc politique et sociale. Entre contestation frontale, indignation morale et bataille mémorielle, le rapport médico-légal n’a pas clos le dossier : il l’a rouvert.
Trois mois après le décès d’Anicet Ekane dans un centre médical sous contrôle militaire, l’État camerounais a livré sa version définitive. Dans un communiqué publié le 24 février 2026, le ministère de la Défense affirme que le leader du MANIDEM est mort de causes naturelles, écartant toute responsabilité directe de l’administration pénitentiaire ou des forces de sécurité.
Selon les autorités, le rapport d’autopsie établi par une équipe de médecins et adossé à des expertises du Centre universitaire romand de médecine légale, en Suisse — n’a révélé aucune trace de violence ou de lésion traumatique. Le décès, survenu le 1er décembre 2025 au Centre médical de la gendarmerie, serait imputable à un ensemble de pathologies graves et à des antécédents médicaux lourds.
Une version officielle qui ne convainc pas
Loin d’apaiser les tensions, cette annonce a agi comme un détonateur. Dans les rédactions comme sur les réseaux sociaux, la thèse de la « mort naturelle » est accueillie avec scepticisme. Plusieurs médias y voient une tentative de clôturer un dossier devenu politiquement embarrassant. Certains titres parlent d’une vérité incomplète, d’autres usent de l’ironie pour souligner le fossé entre le récit officiel et le ressenti populaire.
Au cœur des interrogations : les conditions de détention de l’opposant de 74 ans, décrit par ses proches comme gravement malade et dépendant d’un suivi médical constant. Pour une partie de l’opinion, la question n’est pas seulement de savoir comment Anicet Ekane est mort, mais dans quelles conditions il a été maintenu en détention jusqu’à son dernier souffle.
L’opposition en ordre de bataille
Les réactions politiques ne se sont pas fait attendre. Mamadou Mota, vice-président du MRC, a vivement dénoncé un rapport qu’il considère comme un exercice de justification administrative. Dans une déclaration remarquée, il a mis en cause la responsabilité morale de l’État, estimant que l’enfermement prolongé d’un homme malade relevait d’un choix politique plus que d’une nécessité judiciaire.
Pour lui, la médecine est ici convoquée pour donner une apparence de neutralité à ce qu’il qualifie de décision d’État. Une critique qui trouve un large écho dans les rangs de l’opposition, où le décès d’Anicet Ekane est perçu comme le symbole d’une répression insensible à l’âge et à la fragilité.
Le corps comme enjeu politique
Au-delà de la cause du décès, un autre élément cristallise la colère : la rétention de la dépouille pendant près de 90 jours. Maurice Kamto, président du MRC, avait déjà dénoncé une pratique qu’il jugeait inhumaine, évoquant une violence institutionnelle prolongée jusque dans la mort. Le transfert du corps, les conditions de détention et le silence des autorités ont nourri un sentiment de profanation chez les proches et les militants.
Le MANIDEM, parti fondé par le défunt, a finalement récupéré la dépouille le 23 février, mais sans renoncer à un discours accusateur. Pour ses dirigeants, Anicet Ekane n’est pas mort de maladie : il a été, selon leurs mots, politiquement sacrifié.
Des obsèques sous haute tension
La levée des scellés par le Tribunal militaire de Yaoundé ouvre désormais la voie à l’organisation des obsèques. Un moment que beaucoup annoncent déjà comme hautement politique. Les avocats de la famille, Me Hyppolite Meli et Me Emmanuel Simh, se préparent à encadrer une séquence qui pourrait devenir un nouveau point de crispation entre le pouvoir et l’opposition.
Entre rapport médical et récit de martyre, deux lectures irréconciliables s’affrontent désormais. L’histoire, plus que la médecine, sera peut-être appelée à trancher.


