Asphyxiée par des arriérés de paiement records, la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) traverse l’une des plus graves crises financières de son histoire. Faute de reversement de la Taxe communautaire d’intégration (TCI) par ses États membres, l’institution a été contrainte, le 5 février 2026, de suspendre la quasi-totalité de ses activités, révélant au grand jour les fragilités structurelles du financement de l’intégration régionale.
Un chiffre qui résume la crise :
263,5 milliards FCFA
À la fin de l’année 2025, les arriérés cumulés de la CEMAC atteignaient 263,5 milliards FCFA. Cette somme correspond aux montants non reversés par les six États membres Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad au titre de la Taxe communautaire d’intégration (TCI).
Instaurée comme un prélèvement de 1 % sur les importations hors zone, la TCI constitue le pilier central du financement des institutions communautaires. Elle est censée assurer non seulement le fonctionnement administratif de la Commission, mais aussi la mise en œuvre des politiques d’intégration économique, commerciale et infrastructurelle.
Jamais, depuis la mise en place de ce mécanisme, les arriérés n’avaient atteint un tel niveau.
Une décision radicale : la suspension des activités
Face à une dégradation continue de la trésorerie, le président de la Commission, Baltasar Engonga Edjo’o, a signé une note circulaire actant une mesure sans précédent : le gel de l’ensemble des missions et opérations non stratégiques.
Dans les faits :
- seules les activités jugées hautement prioritaires sont maintenues ;
- plusieurs programmes techniques et projets régionaux sont à l’arrêt ;
- à court terme, le paiement des salaires et le fonctionnement minimal des services pourraient être menacés en l’absence de nouveaux flux financiers.
En interne, cette décision est perçue comme un signal d’alerte majeur, traduisant une institution au seuil de la paralysie opérationnelle.
Le Gabon, exception dans un paysage de défaillances
Dans ce contexte de crise généralisée, le Gabon fait figure d’exception. Selon les données internes de la Commission, Libreville est le seul État membre à avoir intégralement reversé sa contribution au titre de l’année 2025, pour un montant estimé à 10,5 milliards FCFA.
À l’inverse, le Cameroun apparaît comme le principal débiteur en valeur absolue, concentrant à lui seul environ 23 % des arriérés globaux, soit plus de 60 milliards FCFA. Un poids financier considérable qui pèse lourdement sur la trésorerie communautaire.
Un problème conjoncturel… mais surtout structurel
Au-delà des difficultés budgétaires conjoncturelles des États, cette crise met en lumière un défaut structurel du mécanisme de la TCI.
Bien que la taxe soit perçue par les administrations douanières nationales, son reversement effectif vers les comptes de la Commission repose essentiellement sur la volonté politique des États. Aucun mécanisme automatique, aucune sanction réellement dissuasive ne garantissent le respect des engagements financiers communautaires.
Dans un contexte marqué par :
- une pression croissante sur les finances publiques,
- des niveaux d’endettement élevés,
- et la volatilité des recettes pétrolières,
les gouvernements privilégient souvent leurs besoins budgétaires immédiats au détriment des obligations communautaires.
Une intégration régionale à l’arrêt ?
Les conséquences de cette crise dépassent largement le cadre administratif. Si la situation perdure, ce sont les fondements mêmes du projet d’intégration régionale qui sont menacés.
Parmi les chantiers directement impactés :
- la libre circulation effective des personnes et des biens ;
- les projets d’infrastructures routières et logistiques transfrontalières ;
- l’harmonisation des politiques commerciales et douanières.
Un haut responsable communautaire confie, sous couvert d’anonymat, que la CEMAC pourrait entrer dans une phase de fonctionnement symbolique, incapable de produire des politiques concrètes faute de moyens financiers.
Quels scénarios pour 2026 ?
À court et moyen terme, trois trajectoires se dessinent :
- Un déblocage politique rapide, avec un apurement partiel des arriérés sous la pression des chefs d’État.
- Un statu quo prolongé, conduisant à une asphyxie progressive des institutions communautaires.
- Une réforme structurelle forcée, incluant l’automatisation du prélèvement de la TCI et un rôle accru des institutions financières régionales, notamment la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).
Cette dernière option, souvent évoquée mais jamais pleinement mise en œuvre, impliquerait un transfert partiel de souveraineté budgétaire un sujet politiquement sensible.
Un test décisif pour la crédibilité de la CEMAC
Plus qu’une crise financière, l’épisode actuel constitue un test de crédibilité politique pour la CEMAC. La capacité des États membres à honorer leurs engagements déterminera non seulement la survie opérationnelle de la Commission, mais aussi l’avenir du projet d’intégration en Afrique centrale.
À défaut de réponses rapides et structurelles, la Communauté pourrait s’installer durablement dans une crise de légitimité, affaiblissant un peu plus une intégration régionale déjà en quête de résultats tangibles.

