Addis-Abeba — Les chefs d’État africains se réunissent ce week-end dans la capitale éthiopienne pour le sommet annuel de l’Union africaine (UA), dans un contexte marqué par une accumulation de crises sécuritaires majeures sur le continent. Les guerres au Soudan et dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) figurent une nouvelle fois en tête de l’agenda, alimentant les doutes sur la capacité de l’organisation panafricaine à imposer des solutions durables.
Lors de l’ouverture de la réunion annuelle des ministres africains des Affaires étrangères, mercredi 11 février, le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, a placé « l’impératif de paix » au rang des priorités absolues. Pourtant, les conflits discutés cette année sont, pour l’essentiel, les mêmes que ceux évoqués lors des sommets précédents, illustrant l’inefficacité persistante des mécanismes de prévention et de résolution des crises.
Des décisions peu appliquées
En interne, le constat est sévère. « Au niveau de la Commission de l’UA, nous avons fait tout notre possible. Mais le problème tient à la volonté des États de mettre les décisions en œuvre et de respecter les accords », confie une source au sein de l’institution.
Dès 2022, l’ancien président de la Commission, Moussa Faki Mahamat, déplorait que 93 % des décisions adoptées par l’UA restent lettre morte.
Pour Ueli Staeger, spécialiste de l’UA à l’université d’Amsterdam, les attentes à l’égard du sommet doivent être relativisées : « Il s’agit avant tout d’un processus de socialisation entre chefs d’État, plus que d’un cadre de décisions contraignantes. »
Le dossier soudanais, symbole des blocages
La situation au Soudan, théâtre de la plus grave crise humanitaire actuelle, cristallise les limites de l’action panafricaine. Une réunion ministérielle s’est tenue le 12 février au sein du Conseil de paix et de sécurité de l’UA, en présence du ministre des Affaires étrangères du gouvernement pro-armée, Mohieldin Salem.
Mais l’organisation avance avec prudence : le Soudan est officiellement suspendu de l’UA depuis le coup d’État du 25 octobre 2021, mené par les deux généraux aujourd’hui en guerre. Certains États membres, dont l’Égypte, qui assure la présidence tournante de l’UA ce mois-ci, plaident pour une réintégration de Khartoum au risque de créer un précédent sur un continent confronté à une multiplication des putschs.
Conflits armés et ingérences extérieures
Au-delà du Soudan, l’est de la RDC reste une source majeure de tensions, notamment en raison du rôle du Rwanda et de la milice du M23. Pour Patricia Agupusi, la crise congolaise illustre une défaillance de leadership : « La corruption au sommet de l’État congolais doit être dénoncée, tout comme le soutien rwandais au M23. »
Les conflits contemporains posent également de nouveaux défis à l’UA. « L’organisation n’a pas été conçue pour gérer des guerres alimentées par des soutiens extérieurs poursuivant des objectifs quasi génocidaires », souligne Ueli Staeger, évoquant notamment le rôle des Émirats arabes unis dans le conflit soudanais.
Une institution affaiblie financièrement et politiquement
L’UA demeure fortement dépendante de financements extérieurs, qui représentent environ 58 % de son budget, ce qui limite son autonomie stratégique. Par ailleurs, nombre d’États membres privilégient désormais leurs intérêts nationaux au détriment de la solidarité continentale, dans un contexte de difficultés économiques et de pressions démographiques croissantes.
Les tentatives de réforme engagées il y a une décennie sous l’impulsion du président rwandais Paul Kagame n’ont pas permis de transformer en profondeur le fonctionnement de l’institution.
Un sommet sous haute tension
D’autres foyers de crise devraient également peser sur les discussions : tensions entre le Burundi et le Rwanda, instabilité persistante au Sahel, attaques terroristes en Somalie, conflit dans l’ouest du Cameroun, ou encore risque de reprise de la guerre civile au Soudan du Sud.
Dans une analyse publiée par Chatham House, le spécialiste du Soudan Hubert Kinkoh met en garde : « Face à l’escalade de la violence au Darfour et au Kordofan, l’inaction risque d’aggraver la fragmentation du Soudan et de confirmer l’incapacité de l’Union africaine à intervenir lorsque des vies africaines sont en danger. »
À Addis-Abeba, le sommet s’ouvre ainsi sur un constat préoccupant : l’UA reste au cœur du projet panafricain, mais son autorité et son efficacité apparaissent plus fragilisées que jamais face à l’ampleur des crises actuelles.


