La signature de l’accord d’unitisation du champ gazier transfrontalier Yoyo-Yolanda officialisée le 3 février à Malabo dépasse de loin la portée d’un simple contrat bilatéral. En consolidant un projet de développement commun estimé à 4 milliards de dollars, le Cameroun et la Guinée équatoriale posent les jalons d’un modèle régional d’exploitation des hydrocarbures qui pourrait restructurer la sécurité énergétique du Golfe de Guinée et peser sur les flux mondiaux de gaz naturel liquéfié (GNL).
L’unitisation : débloquer un gisement, unir des stratégies
Au cœur de cet accord se trouve le concept d’unitisation une démarche juridique et technique qui permet de traiter un réservoir de gaz commun, bien qu’il s’étende sur deux juridictions distinctes, comme une seule entité opératoire. Ce mécanisme, longtemps évoqué mais jamais concrétisé, lève les zones d’incertitude normative qui ont freiné les investissements dans la région pendant des années.
Avec une mobilisation de 2,5 trillion de pieds cubes de gaz (≈ 70,75 milliards de m³), Yoyo-Yolanda est bien plus qu’un projet bilatéral : il s’inscrit comme un pivot du Golfe de Guinée dans l’offre énergétique africaine.
L’opérateur technique retenu, Chevron, a réaffirmé son engagement à faire du projet un élément central de ses stratégies d’approvisionnement à long terme en GNL, en s’appuyant sur les infrastructures existantes des complexes d’Alen et de Punta Europa.
Un levier stratégique pour le marché mondial du GNL
Alors que les marchés énergétiques mondiaux cherchent à diversifier leurs sources hors des zones traditionnelles, notamment en Europe et en Asie, l’accord Yoyo-Yolanda arrive à un moment charnière :
- Fiabilité de l’offre : la taille des réserves et la stratégie d’exploitation partagée garantissent un flux de production constant sur plusieurs décennies.
- Liquéfaction et infrastructure : l’intégration au hub de Punta Europa, déjà un centre de transformation majeur, permet d’éviter la construction de nouvelles installations coûteuses tout en renforçant la capacité d’exportation.
- Dynamique géopolitique : dans un contexte de concurrence accrue entre fournisseurs de GNL (Qatar, Australie, États-Unis), l’Afrique centrale se positionne comme une alternative potentielle crédible.
Ces dynamiques placent l’axe Yaoundé-Malabo sous le regard attentif des marchés et des institutions internationales, qui voient dans cet accord un signe fort d’engagement régional en faveur des investissements structurants.
Enjeux domestiques : le dividende industriel du Cameroun
Pour le Cameroun, l’accord ne se limite pas à l’exploitation des réserves à des fins d’exportation : il s’articule avec la vision plus large de la Stratégie Nationale de Développement 2030 (SND30).
L’utilisation d’une partie de la production pour l’approvisionnement intérieur devrait dynamiser le centre de traitement de Bipaga, réduire la dépendance aux combustibles importés et stabiliser les réseaux électriques.
Par ailleurs, la disponibilité d’un gaz domestique encouragera l’implantation de pôles industriels à Kribi un nœud portuaire stratégique en pleine expansion en attirant des projets lourds comme des usines d’engrais, de matériaux ou de métaux légers.
Répercussions régionales et défis à relever
L’accord met en lumière un changement de paradigme en Afrique centrale. Dans une zone historiquement marquée par les tensions frontalières et les litiges maritimes, la mise en œuvre d’un projet transfrontalier harmonisé est rare et potentiellement inspirante pour d’autres États confrontés à des gisements partagés.
Cependant, plusieurs défis demeurent :
- Exécution et calendrier : si la signature juridique est en place, la Décision Finale d’Investissement (FID) doit encore être prise, avec une fenêtre de réalisation étroite.
- Coordination technique : aligner les cadres réglementaires, fiscaux et environnementaux entre deux États est un test majeur pour la gouvernance du projet.
- Sécurité maritime : le Golfe de Guinée reste l’une des zones les plus vulnérables à la piraterie et aux attaques contre les infrastructures énergétiques.
Vers une nouvelle ère énergétique africaine ?
L’unité entre Yaoundé et Malabo autour de Yoyo-Yolanda pourrait bien symboliser une nouvelle étape pour l’intégration énergétique africaine : un modèle de coopération pragmatique, capable d’attirer des investissements internationaux tout en renforçant les marchés domestiques.
Soutenue par des acteurs majeurs comme Chevron et saluée par des institutions telles que la African Energy Chamber, la réussite de ce projet pourrait devenir un référent pour d’autres initiatives transfrontalières sur le continent.


