Pendant des décennies, Guinée équatoriale a dirigé ses affaires depuis Malabo, une capitale insulaire héritée de l’époque coloniale espagnole. Mais depuis le début des années 2010, le pays a engagé un projet aussi ambitieux que controversé : le transfert de sa capitale vers une ville nouvelle, bâtie au cœur du continent africain, baptisée Ciudad de la Paz.
Derrière cette décision se cachent des enjeux géographiques, sécuritaires, économiques et symboliques, révélateurs du fonctionnement du pouvoir équato-guinéen.
Une capitale héritée de la colonisation
Malabo, anciennement Santa Isabel, est située sur l’île de Bioko, à plus de 200 kilomètres du continent. Ce choix n’est pas le fruit d’une logique nationale, mais d’un legs colonial espagnol, pensé pour le contrôle maritime et administratif plutôt que pour l’intégration territoriale.
À l’indépendance, en 1968, la Guinée équatoriale conserve cette capitale insulaire, malgré un déséquilibre évident :
- la majorité du territoire et des ressources se trouvent sur le continent (Río Muni),
- une grande partie de la population vit loin du centre décisionnel,
- les déplacements institutionnels dépendent de l’avion ou du bateau.
Avec le temps, cette situation devient un handicap structurel pour la gouvernance du pays.
Ciudad de la Paz : une capitale sortie de terre
Anciennement appelée Oyala, Ciudad de la Paz est construite ex nihilo, au milieu de la forêt équatoriale, à environ 100 kilomètres de Bata. Le projet comprend :
- un palais présidentiel,
- des ministères,
- un parlement,
- des avenues monumentales,
- des infrastructures modernes (aéroport, routes, télécommunications).
L’ambition affichée est claire : créer une capitale moderne, centralisée et symboliquement neutre, rompant avec le passé colonial et insulaire.
Mais cette ville nouvelle est aussi le reflet d’un pouvoir hypercentralisé, incarné par le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979.
Un choix stratégique et sécuritaire
Le déplacement de la capitale répond également à des préoccupations sécuritaires.
Située sur une île, Malabo est :
- plus vulnérable à des tentatives de déstabilisation,
- dépendante des voies maritimes et aériennes,
- difficile à défendre en cas de crise majeure.
À l’inverse, une capitale continentale permet :
- un meilleur contrôle militaire du territoire,
- une proximité avec les forces armées,
- une réduction de l’isolement institutionnel.
Dans un pays marqué par plusieurs tentatives de coup d’État, la sécurité du régime est un facteur central de la décision.
Une vitrine du pouvoir et de la rente pétrolière
La construction de Ciudad de la Paz s’inscrit dans une logique déjà observée ailleurs en Afrique : celle des capitales vitrines, à l’image d’Abuja au Nigeria ou de Yamoussoukro en Côte d’Ivoire.
Grâce aux revenus du pétrole, la Guinée équatoriale a pu financer :
- des bâtiments monumentaux,
- des infrastructures surdimensionnées,
- une ville pensée pour le pouvoir plus que pour la population.
Ce choix est cependant critiqué par de nombreuses ONG, qui dénoncent :
- un coût exorbitant,
- des investissements peu profitables à la population,
- un contraste frappant avec la pauvreté persistante dans le pays.
Un transfert inachevé et ralenti
Malgré les annonces officielles, le changement de capitale reste partiel :
- certaines institutions ont été déplacées,
- de nombreux bâtiments restent sous-utilisés,
- Malabo conserve une grande partie des fonctions diplomatiques et administratives.
La chute des prix du pétrole, puis les difficultés économiques, ont fortement ralenti le projet. Ciudad de la Paz apparaît aujourd’hui comme une capitale en suspens, symbole d’une ambition nationale contrariée par la réalité financière.
Une décision révélatrice du pouvoir équato-guinéen
Plus qu’un simple déménagement administratif, le changement de capitale illustre :
- une volonté de recentrage du pouvoir,
- une gouvernance verticale et personnalisée,
- une utilisation de l’urbanisme comme outil politique.
La Guinée équatoriale ne change pas seulement de capitale : elle redessine la géographie de son autorité.


