Quand des lycéens danois veulent combler le “trou dans la vie”
Remplir une déclaration de revenus, comprendre une assurance, rédiger une candidature d’emploi : autant de gestes essentiels de la vie adulte que l’école n’enseigne presque jamais. Au Danemark, trois lycéens ont décidé de s’attaquer frontalement à ce vide éducatif. Leur proposition citoyenne, relayée par DR, interroge en profondeur le rôle de l’enseignement secondaire face aux réalités contemporaines.
Ce que l’école n’apprend pas et que la vie exige
Savez-vous si votre enfant sait remplir une déclaration d’impôts ?
Sait-il comparer une assurance habitation ?
Ou rédiger une candidature d’emploi autrement qu’en copiant un modèle trouvé en ligne ?
Pour de nombreux parents, la réponse est incertaine. Et pour Lucas Schön Outzen et ses camarades, élèves dans le nord du Jutland, le constat est clair : l’école prépare aux examens, mais pas à l’autonomie.
« Je ne maîtrise pas moi-même une grande partie des notions économiques. Et je sais que beaucoup d’autres pourraient en bénéficier », explique Lucas. Ce sentiment d’impréparation, largement partagé parmi les jeunes, a donné naissance à une idée radicale : introduire une nouvelle matière obligatoire en dernière année de lycée, dédiée à la vie adulte.
Le “trou dans la vie”, symptôme d’un système éducatif à bout de souffle
Les lycéens ont un nom pour ce manque : le « trou dans la vie ».
Un espace béant entre la fin de la scolarité et l’entrée brutale dans un monde régi par l’administration, les contrats, les banques et le marché du travail.
On apprend à analyser des textes classiques, mais pas à lire une fiche de paie.
On mémorise des théories abstraites, mais on ignore comment fonctionne un prêt ou un bail.
Le résultat ? Des jeunes diplômés livrés à eux-mêmes, dépendants de conseils approximatifs, de parents plus ou moins informés ou, à défaut, d’un système qui profite de leur méconnaissance.
Une proposition citoyenne pour forcer le débat politique
Loin d’un simple exercice scolaire, l’initiative est devenue une proposition citoyenne officielle, déposée le 18 février 2026. Objectif : atteindre 50 000 signatures afin d’imposer un débat au Parlement danois.
Pour l’instant, la mobilisation reste modeste — un peu plus de 500 signatures — mais les trois lycéens assument une stratégie claire : prouver que le problème existe et que la demande est réelle.
« Nous voulions montrer aux responsables politiques qu’il y a un manque de compétences, mais aussi un soutien à cette idée », explique Frederik Hagen Jakobsen, l’un des co-auteurs du projet.
“Ce n’est pas qu’une affaire de parents”
À ceux qui estiment que l’apprentissage de la vie adulte relève de la sphère familiale, les lycéens opposent un argument simple — et redoutablement efficace : toutes les familles n’ont pas les mêmes ressources.
« Les connaissances et les compétences des parents varient énormément. En faisant de cela une matière à part entière, tout le monde peut acquérir les mêmes bases », insiste Frederik.
Derrière cette proposition se dessine une critique plus large : laisser ces savoirs à la transmission privée, c’est renforcer les inégalités sociales. Enseigner la “vie adulte” à l’école, c’est au contraire tenter de rétablir une forme d’égalité par le savoir pratique.
De la salle de classe aux bancs du pouvoir
Vendredi, les trois jeunes défendront leur projet lors de la finale de la Society Cup, un concours national d’innovation en sciences sociales organisé à Christiansborg.
Un symbole fort : faire entrer les préoccupations concrètes de la jeunesse dans le cœur même du pouvoir politique.
Ils ne réclament ni protection ni indulgence. Ils demandent des outils.
Former à l’autonomie, pas seulement à la performance
À l’heure où les États nordiques renforcent la préparation aux crises, à l’image de la récente semaine nationale danoise dédiée aux situations d’urgence, la proposition de ces lycéens pose une question fondamentale :
à quoi sert l’école si elle ne prépare pas à vivre ?
Former des élèves performants mais dépendants, cultivés mais vulnérables, est-ce encore tenable ?
Ou faut-il, comme le réclament ces jeunes, repenser l’éducation comme un apprentissage de l’autonomie, du discernement et de la responsabilité ?
En nommant le “trou dans la vie”, ces lycéens n’ont pas seulement identifié un manque. Ils ont mis le doigt sur une faille structurelle de nos sociétés éducatives et lancé un débat que les adultes évitent depuis trop longtemps.


